L’art et la prévention du suicide : deux thèmes qui paraissent, de prime abord, diamétralement opposés. Pourtant, l’art est utilisé par certains intervenants dans le but de mieux aider les personnes suicidaires ou endeuillées par suicide. Il faut d’ores et déjà se sentir à l’aise pour utiliser ce médium dans un contexte thérapeutique. Mais contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, il n’est pas non plus nécessaire d’avoir une maîtrise en arts plastiques pour utiliser l’art afin d’aider la clientèle. En fait, avec une formation minimale en arts et une solide formation en intervention, il est possible d’arriver à des résultats extrêmement intéressants.
Avec les personnes endeuillées par suicide, les techniques d’intervention utilisant le médium de l’art ont pour but d’aider la personne à se libérer de la souffrance qu’elle ressent intérieurement et d’en arriver à un résultat plus positif. Par exemple, l’intervenant peut proposer à la personne endeuillée de faire une boîte à souvenirs sur la personne qui s’est enlevée la vie et ainsi en arriver à faire resurgir les côtés positifs de la personne qui ont été assombris par le geste définitif qu’elle a posé. Le tout est d’aider la personne à se libérer tout en restant consciente qu’elle n’oublie pas la personne décédée.
Il y a plusieurs façons d’intervenir et l’art peut être un outil aidant pour beaucoup de gens. Mais ce n’est pas une panacée. Il aide à reconnecter l’adulte à l’enfant qu’il était et permet de se rebrancher au plaisir de l’enfance dans la pratique de cette activité. Il n’est pas toujours facile non plus d’établir un lien de confiance avec un individu qui arrive pour la première fois dans votre bureau. Parfois, une attitude très fermée peut se transformer grâce à de la simple pâte à modeler, un dessin ou toute autre forme d’art. En amenant la personne à faire le choix d’un médium artistique, elle en viendra à révéler des choses sur elle qui vont tout naturellement devenir des indicateurs pour mieux l’aider. Chaque étape d’un projet artistique est importante dans le processus thérapeutique et il se produit des choses à chaque étape du projet.
Certaines personnes en suivi croient qu’il faut être Michel-Ange pour faire de l’art… On adapte alors le médium artistique aux habiletés de l’individu pour qu’il se mette en contact avec un plaisir concret et qu’il vive de la fierté. Car souvent, dans le processus suicidaire, les gens n’ont pas une estime de soi très élevée et le fait de créer peut ouvrir une petite fenêtre pour laisser entrer l’espoir.
Quoiqu’on en pense, l’art sert à aider la personne à se révéler, même malgré elle; cela fait ressortir des émotions et amène aussi les gens à analyser tout au long du processus tout autant que le produit final. Beaucoup de personnes continuent de faire de la pâte à modeler ou à dessiner après leurs suivis car elles réalisent qu’en se servant de leur côté artistique, cela pouvait être aidant pour trouver des réponses à leurs questionnements.
Il y a des adultes qui ont plus de résistance face à l’art, mais lorsqu’ils voient les liens que l’art leur permet de faire, ils sont plus enclins à poursuivre dans cette voie puisque c’est un mode d’expression qui les aide à se révéler à eux-mêmes. La pratique de l’art peut faire ressortir les émotions, permet une prise de conscience et, par-dessus tout, cela peut aider à se détendre.
L’art peut permettre de cerner plus rapidement les besoins de la personne, particulièrement auprès de celles qui n’arrivent pas à exprimer leur souffrance. Il y a un vaste éventail de techniques artistiques que l’on peut proposer à la clientèle.
Il est plus facile de travailler avec les enfants en utilisant l’art. Cela permet d’établir un lien de confiance et aussi d’être de connivence avec eux. Certains enfants se livrent moins aisément, surtout à une personne étrangère. On propose alors de faire un projet avec lui en puisant dans ses souvenirs heureux. L’intervenant va faire un plan artistique avec l’enfant et faire des analogies avec les possibilités de réalisation du projet, faire des liens avec la réalité par le biais du projet. L’utilisation de l’art amène aussi un intérêt plus marqué pour les enfants et cela diminue les annulations de rendez-vous.
Le côté stimulant du projet en art amène l’enfant à répondre plus facilement aux questions de l’intervenant et établit solidement le lien de confiance. Le but visé dans tout cela est un ancrage positif pour l’enfant.
Pour ce qui est de l’adolescent, cela peut devenir un peu plus difficile. Puisqu’il vient rarement de lui-même en suivi, il offre plus de résistance. L’intervenant devra s’adapter en fonction des goûts et de la catégorie d’âge du jeune; si celui-ci aime les graffitis, c’est peut-être ce médium qui favorisera la mise en place du climat de confiance. En fonctionnant ainsi, l’intérêt de l’adolescent va augmenter au fil du temps.
Il est évident que tout cela n’est possible que dans un cadre qui permet que les intervenants aient une certaine liberté, car ce ne sont pas tous les milieux de travail qui permettent de fonctionner avec cette pratique. Cela exige une certaine ouverture d’esprit pour permettre de faire avancer les choses. Comme me l’a exprimé ma collègue Marie-Josée Derome-Gariépy, qui m’a instruite sur la pratique de l’art au Centre de prévention du suicide du Haut-Richelieu, il serait intéressant qu’il y ait pour les intervenants plus de formations liées à l’intervention par l’art, que ce soit en prévention du suicide ou en lien avec une autre problématique.