La revue le Vis-à-vie, vol. 14, nº 2, 2004
L'art et le suicide... ou la quête de sens

Par Olivier Chanteau
L’auteur est intervenant de crise à La Maison sous les arbres. Il a animé plusieurs ateliers de création dans des ressources alternatives en santé mentale.
Pourquoi l’élan créatif fait-il faux bond au suicidaire ? Et ce chaos où il s’emmêle alors que l’artiste s’en sert volontiers pour tisser un sens à son existence ?
Pour commencer, nous savons que c’est dans la matière, l’espace et la lumière que l’artiste parvient à forger son identité, à « projeter » son élan créatif; alors que le suicidaire, lui, est incapable de projection. Affrontant ses démons seul (ne jouissant ni des encouragements de sa muse, ni des pinceaux, ni de l’archet ou de la plume lui permettant de les exorciser), ses espaces de projection sont donc restreints. Ensuite, il est certain que la création permet de voir, comme le dirait Rollo May, «au-delà de sa propre mort1 ». D’où cette urgence de créer qui anime l’artiste et donne sens à son existence. Le suicidaire, à l’inverse, est souvent incapable de s’ancrer dans « l’ici et maintenant ». Il flotte. Sans muse pour l’amarrer, aucun carpe diem pour le propulser vers l’avant. Pour lui, « l’au-delà » n’est rien d’autre qu’un immense gouffre sans lumière.
Ainsi, si le premier crée comme si sa vie en dépendait, le second n’est même plus en mesure de dépendre de lui-même. D’où l’importante question que nous soulevons dans ce numéro : l’art peut-il accompagner un être tourmenté par l’idée de mourir ?
Une question d’autant plus pertinente pour l’intervention de crise, si nous considérons que la création, hormis son « désir d’immortalité », se vit intensément dans le moment présent : une trêve inestimable donc pour ce marcheur épuisé, coincé dans un « no man’s land », à cheval entre un passé parsemé d’écueils et un avenir où rien ne brille.
« Il me répondit qu’il n’en savait rien, ni lui, ni les autres; mais qu’évidemment ils allaient quelque part, puisqu’ils étaient poussés par un invincible besoin de marcher2. »
Dans ce passage des Fleurs du mal, Baudelaire nous parle de ces mystérieux voyageurs qui s’aventurent vers des pays inconnus, impavides au danger, leur effroyable chimère agrippée à leur dos. Pourtant, le fardeau que chacun d’eux porte, apparemment sans effort, ne les empêche nullement d’avancer. Ils gravissent les chemins d’un pas assuré « poussé par un invincible besoin de marcher ».
D’une certaine manière, ces « invincibles marcheurs » nous ressemblent tous, alors que nous arpentons chaque jour les routes et le métro malgré l’adversité et les vicissitudes qui encombrent trop souvent notre quotidien d’êtres modernes. Mais parfois, c’est l’impasse. Le chemin devient escarpé. Il se rétrécit. La terre s’effondre sous nos pieds. Et il nous arrive justement « de perdre pied ». Pour regagner l’équilibre, nous devons alors puiser dans notre potentiel créatif. S’adapter. Et c’est dans ces moments-là que nous nous retrouvons devant l’incontournable nécessité de moduler sa course de débroussailler, de bifurquer, de s’écarter pour parfois mieux revenir; ou même de délester sa vie des objets encombrants afin d’explorer de nouvelles avenues. Mais il s’agit d’un combat de tous les instants, car l’équilibre exige sans cesse que celui qui vacille demeure en mouvement. Sinon, c’est la chute.
Lâcher prise ou embrasser la création
La recherche d’équilibre est pourtant éreintante. Et il devient nécessaire de lâcher prise. Or, derrière cette défaillance vagabonde du suicidaire à se projeter dans l’action se cache toujours une absence cruelle de sens celui-ci s’effritant dans un tournoiement de schèmes morbides, laissant derrière un vide paralysant. Et si l’individu flirte avec la mort, c’est toujours dans l’intention de rompre le cercle. Pour lui, il devient beaucoup moins évident de « lâcher prise ». La souffrance est insoutenable. Il ne réussit pas à « mettre de côté ». Au contraire, il cherche désespérément.
Pourtant, « lâcher prise » ne signifie pas nécessairement qu’il faille s’arrêter, mais signale qu’un changement de cap s’impose. Or, l’art peut ouvrir la voie en permettant à l’individu de poursuivre symboliquement sa quête, sur un mode assurément plus ludique. Car si la quête artistique est elle-même animée par un désir intense de découverte, elle n’est pas empreinte de désespoir. Au contraire, elle se place sous le signe de la joie, du jeu et du sacré. D’où cette vivacité avec laquelle les artistes se lancent (suivant l’adage) « corps et âme » dans la création.
Il y a plusieurs raisons à cela. La première étant que l’art se nourrit de contraintes. L’artiste est, pour employer la formule de Lévi-Strauss, « un bricoleur3 » qui assemble et désassemble pour créer du neuf. Et devant la multiplicité des alternatives créatives naît l’espoir sans cesse renouvelé d’aboutir à une compréhension plus éclairée du monde. La deuxième étant que la création s’accompagne toujours d’une joie profonde, étant donné que l’artiste (dans l’instant où il crée) est habité par la grâce une sorte d’état divin dans lequel il réalise pleinement son potentiel humain4. C’est d’ailleurs la transmission de cet état de grâce qui nous émeut si profondément lorsque nous assistons à un concert, à une exposition, ou bien lorsque nous lisons un passage particulièrement inspiré d’un livre. Ensuite, l’art est une activité ludique (fier héritier des châteaux de sable et des peintures de gouache de notre enfance), qui donne libre cours à la fantaisie et à l’imaginaire : un jeu qui offre donc ce détachement nécessaire pour mieux quitter une réalité que l’on désire retrouver par la suite. Enfin, l’art nous relie au sacré en nous permettant de nous regarder nous-même. Un besoin fondamentalement humain qui n’a cessé d’être l’objet de rituels à travers les âges (fresques, totems, sacrifices, danses sacrées). Ainsi, l’art transcende la réalité et canalise le potentiel créateur de l’individu vers un ailleurs plus congruent. À travers lui, l’individu s’actualise « au delà » des limites du quotidien.
L’atelier de création
Dans mon expérience, les ateliers de création (qu’ils s’inscrivent ou non dans une démarche thérapeutique) constituent un lieu privilégié pour apprivoiser l’incertitude, explorer le potentiel humain et, bien sûr, pour se défouler. Les quelques heures que durent un atelier représentent des tentatives constructives de renouer avec la vie, et donc de dissoudre les pulsions mortifères chez le suicidaire.
Que ce soit par le biais du dessin, de la peinture ou du modelage, le suicidaire prend conscience que tout n’est pas aussi incertain, que la vie suit encore son cours dans l’acte de créer. Du fond de sa tourmente jaillit un dessin, un tableau, une sculpture. L’impuissance à résoudre une difficulté d’ordre émotif est émoussée par la fierté d’avoir réussi à juxtaposer quelques couleurs sur un bout de papier. Et il n’en faut pas beaucoup plus parfois (quelques tubes d’acrylique, du papier et des crayons) pour instiller l’abandon nécessaire à la création. Il en résulte souvent des œuvres d’une singulière beauté, parce que façonnées avec un sentiment d’urgence (ou instinct de préservation) semblable à celui vécu par l’artiste. Rainer Maria Rilke disait d’ailleurs qu’une œuvre était bonne si elle provenait de la nécessité5.
Au bout du compte, l’œuvre incarne le potentiel créateur de l’individu. Elle devient ce symbole tangible sur lequel celui-ci peut dorénavant s’appuyer pour reprendre son élan. Un appui ténu certes, mais un appui bien réel, car l’œuvre est la preuve concrète que son créateur est bien vivant.
Vue sous cet angle, l’expérience suicidaire s’avère « créative » et riche de sens si elle permet d’apprendre à rêver autrement sa chimère, à stopper la chute vers le bas. Et les épreuves de la vie deviennent alors, comme le disait Rollo May, de véritables « chutes vers le haut », puisque sans ces expériences « ni la créativité ni la conscience n’existeraient telles que nous les connaissons6 ».
Art et vie : un équilibre pourtant précaire
Nous savons que le dialogue suicidaire évolue rarement autour du seul pôle des pulsions autodestructrices; qu’il s’agit plutôt d’une vertigineuse jonglerie entre la vie et la mort. L’ambivalence est omniprésente, même au plus creux du désespoir. Mais contrairement au jeu de quilles du clown, l’énergie créatrice déployée dans la quête de sens du suicidaire est considérable peut-être davantage que dans la quête artistique. Toutes les forces vitales sont mobilisées et focalisées en un seul foyer, souvent au détriment même de l’hygiène de vie et des responsabilités les plus élémentaires. Le suicidaire mène donc un combat pour sa vie, et parfois jusqu’à la mort. Toute cette énergie ainsi mobilisée épuise l’organisme.
Cette quête n’est pourtant pas étrangère aux artistes. Ils ne créent pas impunément, et l’aboutissement d’une œuvre s’avère souvent un processus douloureux. Vincent Van Gogh, dans l’une des nombreuses lettres adressées à son frère Théo, écrivit : « Mes tableaux n’ont aucune valeur; ils me coûtent certes énormément; peut-être même mon sang et ma cervelle7 ». Le désarroi du peintre est d’autant plus pathétique lorsque nous considérons qu’il ne vendit pas un seul tableau de son vivant.
Van Gogh déployait un effort démesuré, réalisant parfois plusieurs toiles par jour. Mais s’il est aujourd’hui évident qu’il créait aux dépens de sa vie, il est tout aussi vrai que sa peinture répondait à une profonde quête introspective, comme en témoigne la centaine d’autoportraits qu’il réalisa. Sans doute que sans sa peinture, Vincent n’aurait jamais connu la grâce. Même s’il ne lui permettait pas de manger, son art « provenait de la nécessité ». Et sans doute que nous ne comprendrons jamais tout à fait pourquoi, à l’apogée de sa création, au très jeune âge de trente-sept ans, il s’est donné la mort. Nous savons seulement que c’est à Arles, un pinceau à la main, qu’il vécut les plus belles années de sa vie…
Le dramaturge italien Pirandello avait l’habitude de dire « vivre ou écrire ». Et s’il est vrai que les artistes créent parfois au détriment de leur existence (nombre d’entre eux s’étant même suicidés, surtout parmi les poètes), il n’en demeure pas moins que l’art reste ancré dans la vie. Lorsque l’artiste crée, il est totalement investi dans le présent. Il est vivant. Sans doute que certains ont poussé trop loin leur quête d’absolu jusqu’à vouloir sublimer leur condition d’être humain, tel le poète Artaud qui revendiquait son droit à la « réalité du rêve », jusqu’à sombrer dans la folie8.
Mais l’art peut aussi bien s’avérer un outil d’empowerment inestimable pour faire face à des expériences douloureuses s’il s’inscrit dans une démarche de guérison. Si l’objet ne remplace pas la quête. C’est ce que nous enseignent ces personnes souffrantes qui retrouvent, le temps d’un dessin ou d’une aquarelle, un sens à leur vie. L’art est une trêve du réel. Et s’il ne permet pas de fuir sa condition existentielle, peut-être pouvons-nous espérer qu’il permette de redonner le goût de rêver à des êtres qui vont jusqu’à fuir dans la mort.
1 MAY, Rollo. (1993). Le courage de créer, la nécessité de se remettre au monde. Montréal : Le Jour éditeur, p. 23.
2 BAUDELAIRE, Charles. (1999). « Chacun sa chimère », prose tirée de Les fleurs du mal. Gallimard, collection poésie, , 127 pages.
3 ROY, Irène. (1993). Le Théâtre Repère, Du ludique au poétique dans le théâtre de recherche. Montréal : Nuit Blanche éditeur, p. 19-29.
4 MAY, Rollo, Op. cit. p. 41-46.
5 RILKE, Rainer Maria. (1989). Lettres à un jeune poète. Paris : Éditions Le livre de poche, p. 38.
6 MAY, Rollo, Op. cit. p. 27.
7 WALTER, F. & METZGER, R. (1993). Van Gogh, l’œuvre complet, peinture II. Éditions Taschen, p. 466.
8 ARTAUD, Antonin. (1964). Le théâtre et son double. Éditions Gallimard, collection Folio, 251 pages.
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