La revue le Vis-à-vie, vol. 14, nº 2, 2004
Impasse psychique: la démystification de l'art face au suicide
Par Diane Rodrigue
Chercheure, McGill Group for Suicide Studies
Ce texte est dédié aux personnes qui travaillent sur le terrain, auprès des personnes suicidaires et qui s’intéressent à la pratique de l’intervention artistique. Les informations présentées ont comme objectif d’alimenter un dialogue sur la question de l’art et de la problématique du suicide au niveau professionnel, culturel et de la recherche. Dans cette optique, nous aborderons l’art dans notre société d’aujourd’hui (l’ère post-moderne), l’art et l’anthropologie, les art-thérapies et la pédagogie dans le contexte scolaire et communautaire. Finalement, afin d’amorcer une conclusion, une technique de plaidoyer en faveur de l’art sera examinée afin de possiblement générer la discussion de cette avenue d’intervention.
Les tabous concernant l’art et l’intervention en prévention du suicide
Il existe plusieurs mythes concernant la problématique du suicide. L’un d’entre eux porte sur le fait que seuls les professionnels de la prévention du suicide, ou encore les psychologues et les psychiatres, peuvent intervenir auprès d’une personne suicidaire ou devraient aborder la question du suicide dans les différents milieux.
Pourtant, selon l’Association québécoise de prévention du suicide, ceci est faux. En tant que société qui détient de hauts taux de suicide, nous sommes tous touchés par ce problème important de santé publique et l’un des objectifs de l’AQPS est de favoriser la responsabilisation et la concertation des différents milieux susceptibles d'être des partenaires en prévention du suicide.
Par contre, la participation de différents milieux pour contribuer à la prévention du suicide ne fait pas l’unanimité. Par exemple, The Gazette du 23 novembre 2002 décrit comme une expérience embarrassante un article portant sur une exposition artistique de personnes ayant une maladie mentale.
Le temps serait-t-il venu d’ouvrir nos yeux sur la souffrance que l’art ose nous enseigner ? Dans cette impasse psychique, nous cherchons à établir des ponts entre le monde créatif et le monde souffrant, afin de développer un cadre de référence positif en prévention du suicide.
Cerner le phénomène artistique : une synthèse ne sera jamais possible
Si vous avez déjà pris des crayons de couleur pour dessiner, vous avez de toute évidence une bonne idée de ce qu'est l'art. Lorsqu'on essaie de le définir, la plupart disent : « C'est ambigu, c'est difficile à expliquer… » Ou même : « Bof... je ne suis pas douée sur le plan artistique. » De façon caricaturale, pensons que dans certaines cultures, les mots amour et amitié n'existent pas; mais la réalité de l'amour et de l'amitié existe bel et bien et peut y être reconnue. Dans ce même ordre d’idée, l'art existe, et ce, même s'il n'est pas aisé de le définir. L'art semble faire partie de notre ici et maintenant ainsi que de notre passé. Dans nos vies, l'art peut agir comme régulateur. Au quotidien, il comble le besoin de tout un chacun d'exploiter sa créativité.
La quête d'une réponse adéquate à la question « Qu'est-ce que l'art ? » aboutit au constat que les mots ne suffisent pas à le décrire. On peut aussi s'interroger de façon similaire sur l'expression « art et société » et appréhender comment l'art existe dans nos vies.
L'art perpétuellement présent
L'art remonte à la genèse, avant la science et les religions organisées. Les traces de l'existence de l'art remontent à la préhistoire; les parois des cavernes sont couvertes de dessins de chasse et de scènes de vie des hommes préhistoriques. Ces images transmettent des indices sur la culture et la manière dont vivait l'homme préhistorique, sans que nos contemporains ne puissent toutefois faire une synthèse exacte de ce qui se passait à l'époque préhistorique. Le fait de ne pouvoir décrire tout ce que nos ancêtres savaient constitue une lacune et des chercheurs ont tenté d'expliquer en partie par le biais d'études socio-anthropologiques comment l'art a été véhiculé de la préhistoire à aujourd'hui.
Anthropologie et art : l’art est une action agréable et un plaisir de faire
Dissanayake est une chercheuse américaine qui tire principalement ses références de la littérature ethnologique et anthropologique. Pour bien cerner les concepts théoriques qui sont exploités dans sa recherche, il est intéressant de regarder les approches qu'elle privilégie. Dans Le Petit Larousse illustré (édition 1994), l’éthologie se définit comme « l’étude scientifique du comportement des animaux dans leur milieu naturel, s'intéressant à leur évolution aussi bien ontogénique que phylogénétique ». Quant à l'anthropologie, elle consiste en « une étude de l'homme envisagé dans la série animale ainsi qu'en des études différentielles des croyances et des institutions conçues comme fondement des structures sociales ».
Dans un chapitre de son livre intitulé Homo Aestheticus, Dissanayake tente d'expliquer comment « faire spécial » semble être un comportement associé avec l'art. Elle utilise deux mots clés pour circonscrire la compréhension du comportement qui consiste à ce que « faire spécial » soit le jeu et le rituel. Cette auteure décrit que le jeu et le rituel sont des comportements intimement associés à l'art, et ce, depuis le début de la civilisation. Dissanayake explique aussi qu'il est important de ne pas oublier comment l'art joue un rôle social. Elle présente ce fait comme une conclusion vérifiée. Dans le contexte de la société primitive, tout comme dans le contexte actuel, l'art est appréhendé comme un jeu, une action agréable, un plaisir de faire.
Du côté des cognitivistes, on croit que l'art n'est pas une transformation sociale mais plutôt une autonomisation progressive inscrite dans l'évolution psychologique, puis sociale, par rapport au biologique. La culture et l'art seraient ainsi du langage visuel et corporel qui ne peut être né que de l'évolution naturelle de l'espèce Homo. Au cœur même de la culture, les processus évolutifs qui ont fait circuler l'art sont la symbolisation, l'intentionnalité et le corps. L'évolution humaine est reliée à ces processus qui débouchent sur des découvertes, des solutions aux maux culturels et sociaux. Ce genre de discours considère l'art comme une partie intégrante de la vie.
À l’intérieur des ressources d’art thérapeutique
À Montréal, l’art-thérapie se pratique dans les institutions, des centres de crise, les services en santé mentale, des compagnies, des écoles, des organismes et des universités. Dans chaque contexte mentionné précédemment, l’art-thérapie est utilisé comme thérapie, en prévention et en relation d’aide. Jusqu’à maintenant, il y a seulement deux écoles qui offrent un programme d’art-thérapie au Québec : l’Université Concordia et l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Dans son article intitulé Suicidal Youth : The challenge to Art Therapy, Conger (1988), un art-thérapeute américain, discute les risques suicidaires via l’art, plus spécifiquement les signes précurseurs que l’on retrouve dans les œuvres. Dans le contexte thérapeutique avec un suicidaire, il démontre des techniques d’encadrement et il fait l’analyse de cas de quelques patients. Les thèmes spécifiques qui abordent dans l’art des personnes suicidaires sont : l’isolation, l’impuissance, la colère et l’échec. L’art-thérapie est l’avenue de recherche la plus courtisée par rapport à l’art et la prévention du suicide. Le processus créateur dans la démarche thérapeutique constitue une source expérientielle pertinente afin d’avancer les connaissances en prévention du suicide.
La reconstruction sociale : une mesure de prévention et de guérison
Les arts sont enseignés dans les écoles et les centres communautaires. Je puise dans mes cours d'art afin de me connaître davantage et perfectionner ma démarche artistique. J'utilise des styles qui me plaisent et je découvre des symboles, des formes et des textures, des images qui me stimulent tout simplement. Selon le contexte social, les arts et les artisanats peuvent aussi constituer des passe-temps préférés : création de gadgets, ébénisterie, jardinage, gastronomie, écriture poétique, apprentissage de la guitare et de la danse du tango, etc. Si l'art est envisagé comme un moyen de vivre du bonheur, de communiquer une volonté de s'épanouir et un désir de s'engager socialement, toutes ces activités créatives peuvent effectivement contribuer à la prévention du suicide.
« Vendre » l'idée de l'art comme moyen de prévention du suicide par le biais de la pédagogie
En pédagogie, les arts catalysent l'expression; et à l'école, le professeur d'art est malheureusement celui qui se trouve le plus souvent à proximité de l'étudiant en crise suicidaire. Dans le domaine de l'enseignement des arts, il est donc pertinent de détenir la capacité de cibler les signes et symboles précurseurs, ou de reconnaître des expressions intuitives afin de pouvoir intervenir adéquatement dans la mesure de ses connaissances et de ses compétences. Compte tenu que peu de professeurs d'art utilisent des approches thérapeutiques et enseignent dans un contexte thérapeutique, il me semble pertinent d'explorer ce terrain en vue de la prévention du suicide.
L'auteur du texte intitulé Polishing the Image of Art Education (Ulbright, 2002) oriente la quête de soutien pour entreprendre l’« advocacy » (terme américain intraduisible en français et qui signifie plaidoyer, justification, auprès du gouvernement et du milieu des affaires).
Voici trois arguments qui pourraient engendrer des gestes tangibles par rapport à l’art et le suicide :
1) Dans la mesure où les milieux scolaires et communautaires constitueraient un réseau d'échange, cela rendrait possible de concevoir les prémisses pour l’« advocacy » en faveur de l'art en tant que moyen de prévention du suicide.
2) Les études des arts s'avèrent le facteur le plus élevé assurant une structure des activités et un meilleur encadrement des artistes étudiants suivant des cours d'arts plastiques dans les milieux communautaires. Par conséquent, les objectifs mutuels de l'enseignement des arts, des arts et des art-thérapies dans les différents milieux scolaires et communautaires sont nécessaires afin de rendre ces cours plus intéressants pour les étudiants. L'artiste étudiant qui rentre en contact avec tous les aspects de sa culture peut bénéficier d'un enseignement idéal (Mc Fee 1991).
3) Dans toute littérature à propos de l'enseignement des arts, je remarque aussi qu'en art, il est nécessaire d'élargir le champ théorique et de prendre pleinement en compte la dimension de la santé mentale. J'espère que les établissements d'enseignement reconnaîtront que, d'un milieu à un autre, le concept d'apprentissage est parfois différent et non orthodoxe, mais qu'il est aussi valable. À Montréal, il existe beaucoup de ressources communautaires qui offrent des cours en art tandis que cela existe moins ou peu dans les régions.
Ouvrir une parenthèse en guise de conclusion
Il est évident que mon survol de la problématique de l'enseignement des arts dans une perspective de prévention du suicide aurait pu faire l'objet d'une dissertation qui s'étendrait sur plusieurs volumes. Cet essai est principalement basé sur l'idée que l'art est une avenue de recherche pratique, pertinente, dans une optique de prévention du suicide. La réalité de l'enseignement des arts est mouvante. Les organismes communautaires, les institutions scolaires ou académiques, les artistes qui dispensent des cours d'art dans la région de Montréal se multiplient sans qu'on soit conscient de leur existence. En gardant le concept de l’« advocacy » en tête, il serait intéressant d'effectuer une étude sur les méthodes de concertation afin de faire avancer les connaissances en prévention du suicide.
Bibliographie
Association des art-thérapeutes du Québec. (1996). L’art-thérapie : Un résumé. Québec.
Dissanayake, Ellen. (1988). « Making Special: Toward a behavior of art ». dans What is Art For ?. University of Washington Press, U.S.A. p.74-106.
Conger. Drew. (1988). Suicidal Youth, The Challenge to Art Therapy. The American Journal of Art Therapy. Vol. 27.
Mc Fee, June King. (1991). « Art Education Progress : A field of Dichotomies or a Network of Mutual Support ». Studies in Art Education. 32: 2, 70-82.
Ulbright, J. (2002). Polishing the Image of Art Education in the Community. Journal of Art Education, U.S.A.
|
 |