La revue le Vis-à-vie, vol. 14, nº 2, 2004
Suicide chez les artistes
Par Georgia Vrakas
Doctorante en psychologie
CRISE, UQAM
À travers le temps, on a souvent fait un lien entre le suicide et les artistes. On peut nommer plusieurs artistes qui se sont suicidés et qui restent présents à notre mémoire collective. On peut penser à Sylvia Plath (écrivaine), Ernest Hemingway (écrivain), Marilyn Monroe (actrice), Pauline Julien (écrivaine), Kurt Kobain (chanteur du groupe Nirvana), Dédé Fortin (chanteur du groupe Les Colocs). Écrivains, poètes, chanteurs interprètes et acteurs font partie de ce groupe.
La préparation de ce numéro a suscité un questionnement : les artistes se suicident-ils plus que la population en général ? Et si oui, pourquoi ?
Un risque de suicide plus élevé ?
Certaines études ont comparé les taux de suicide chez les artistes versus les non-artistes. Stack (1997) a évalué la probabilité de décès par suicide chez ces deux groupes. Il a utilisé la définition du gouvernement fédéral américain concernant les codes des occupations (U.S. Public Health Service, 1994 dans Stack, 1997) pour définir ce qu’il entendait par le mot artiste. La catégorie d’artiste utilisée inclut les auteurs, les musiciens, les compositeurs, les acteurs, les directeurs, les peintres, les danseurs, les artistes en arts plastiques et ceux faisant des impressions (printmakers). Il a ensuite utilisé les données du Bureau de recensement des États-Unis (1991, 1994 dans Stack, 1997) et évalué que le taux de suicide y est trois fois supérieur que dans la population en général. Toujours selon Stack, un artiste a 112 % plus de risques de se suicider qu’un non-artiste. Un chiffre impressionnant !
Dans la même veine, Preti et Miotto (1999) ont évalué le risque de suicide chez les artistes en se basant sur l’Encyclopédie d’Art (Cusatelli & Raboni, 1977 dans Preti & Miotto, 1999) et l’Encyclopédie de Littérature de Garzanti (Felici & Rossi, 1985 dans Preti & Miotto, 1999), un répertoire bibliographique vaste. Leur étude inclut les artistes (architectes, artistes peintres, sculpteurs, écrivains, poètes et dramaturges) décédés durant les années 1800 et 1900. Le taux de suicide était de 1,90 % (59 suicides sur un échantillon de 3093 personnes), avec un taux de 1,75 % chez les hommes et 4,30 % chez les femmes. Contrairement à la population en général, le taux de suicide serait plus élevé chez les femmes que chez les hommes dans ce sous-groupe de la population. Il semble également que les poètes et les écrivains ont un taux de suicide plus élevé que les autres catégories d’artistes.
La maladie mentale chez les artistes…
Ces études nous présentent des chiffres surprenants reflétant un taux de suicide important chez les artistes. Les auteurs suggèrent que le lien entre être artiste et le suicide est la présence de la maladie mentale. Kay Redfield Jamison, une experte en troubles bipolaires, atteinte de ce trouble, et elle-même auteure, suggère dans son livre Touched With Fire : Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament (Jamison, 1993) que les artistes et les écrivains souffriraient plus souvent de troubles bipolaires que la population en général et elle indique que cet élément contribue à leur créativité (via les excès de manie dont sont atteints ces individus).
Stirman et Pennebaker (2001) ont fait une étude comparative des mots utilisés dans les poèmes de neuf poètes suicidés et de ceux de neuf poètes n’ayant jamais été suicidaires. Ils ont utilisé le Linguistic Inquiry and Word Count (LIWC) pour analyser le vocabulaire utilisé dans les poèmes. Cette méthode examine les différents processus émotionnels, cognitifs et structurels présents dans les échantillons de langage écrit et oral des individus. Les résultats démontrent que les poètes s’étant suicidés utilisent plus souvent des mots se référant à soi comparativement aux poètes non suicidaires. De plus, les mots se référant à la communication (p. ex. : parler, partager et écouter) ont diminué en lien avec le rapprochement de la date du suicide. Finalement, on retrouverait plus de mots se référant à la mort que chez les poètes non suicidaires. À partir ce cette analyse de texte, les auteurs indiquent qu’il y a présence d’un isolement social plus grand chez les poètes suicidés et qu’il est possible de voir un lien entre les écrits et le suicide. Évidemment, ils ne proposent pas que la clé du suicide se retrouve dans les textes mais plutôt qu’elle donne une indication de leur tendance suicidaire.
En conclusion…
Les écrits suggèrent une association entre le fait d’être artiste et le suicide. On retrouverait une présence plus accrue de maladie mentale chez les artistes que dans la population en général. La littérature suggère même que ces troubles seraient en partie « responsables » de la créativité chez les artistes. Hypothèse intéressante, surtout si on prend le temps de lire les écrits des poètes, des chanteurs, des auteurs qui se sont suicidés. Ils parlent souvent d’événements lourds et tristes. Dédé Fortin et Kurt Cobain n’en sont que deux exemples. En lisant les paroles des chansons du groupe Les Colocs, on ne peut que constater la présence de textes qui reflètent une souffrance profonde. Il en est de même pour les paroles des chansons de Nirvana.
Malgré les études indiquant un lien entre les artistes et la maladie mentale, on peut se demander si ces personnes sont si différentes des autres qui se suicident. Outre leur créativité, est-ce la présence d’une maladie mentale qui serait un facteur plus important pour expliquer la prévalence suicidaire que le fait d’être artiste ?
Chose certaine, les artistes sont des personnes qui ont beaucoup d’imagination et de talent; on les considère souvent comme des êtres uniques, en partie influencés par la souffrance, et que c’est tout cela mis ensemble qui fait en sorte qu’ils créent de si belles choses et qu’on les admire tant. C’est peut-être cet aspect qui a aussi beaucoup d’impact quand l’eux d’eux se suicide : on pensait que ces personnes avaient des vies de rêve, qu’elles étaient adulées, qu’elles avaient ce que d’autres auraient aimé avoir ou auraient aimé vivre… Enfin, en apparence.
Références
Jamison, K. R. (1993). Touched with Fire : Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament. New York : Maxwell Macmillan International, 370 p.
Preti, A. & Miotto, P. (1999). Suicide among eminent artists. Psychological Reports. 84, 291-301.
Stack, S. (1997). Suicide among artists. Journal of Social Psychology, 137(1), 129-130.
Stirman, S.W. & Pennebaker, J.W. (2001). Word use in the poetry of suicidal and nonsuicidal poets. Psychosomatic Medicine, 63, 517-522.
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