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La revue le Vis-à-vie, vol. 14 nº 1, 2004

LE DÉSARROI DE L'EMPLOYÉ-E DE L'ANNÉE

Par Luce Des Aulniers,

Travailleuse sociale en psychiatrie communautaire, formatrice en santé, anthropologue, fondatrice du programme d'études sur la mort, professeure titulaire au Département des communications, UQAM; desaulniers.luce@uqam.ca



À THOMAS

«Essayer, au delà des multiples strates de la souffrance, d'établir le contact avec l'unique volonté de plaisir qui est à l'œuvre, même dans la violence des rues et des lits, des prisons et des opéras.»
Suzanne Sontag

Image 1: le travail, souci au front plissé dans les rues et qui turlupine au lit, comme prison ou comme opéra? Qu'est-ce qui fait mourir au travail, qui bloque le chant? Comment le dire?

Le désarroi de l’employé-e de l’année

Image 2 : tableaux d'honneur des entreprises et organisations, «feuilles de choux» (journaux internes), syndicales et patronales, étalant les médaillés, les subventionnés, les primés, sourires crispés ou satisfaits. Partout, en Occident du Nord. Bravo, brava, bravissimi.

Tableaux d'honneur, bien sûr et pourquoi pas?

Le travail valeur vitale

Jadis, le travail faisait office d'extraction des moyens matériels d'existence. La civilisation judéo-chrétienne, en le rendant comme punition du péché originel, n'a tout de même pas réussi à le dévaloriser. Car si, au XIIe siècle, «travail» désignait un instrument de torture, fait de trois pieux (tripalium), le Moyen-Âge français a «établi» le goût de la «belle ouvrage» au métier des artisans-compagnons, si bien qu'au XVe, «travailler» remplaça «labourer» et «œuvrer». On notera que s'inscrit tôt une certaine ambivalence : obligation naturelle ET production de soi. Puis, petit à petit, les humains entre temps devenus libres de leur personne, durent pour subsister - paradoxalement - vendre l'usage d'une force de travail en soi devenue marchandise, à ceux qui détenaient la propriété des moyens de productions - et l'argent. C'est donc le capitalisme qui offrira au travail son caractère d'activité génératrice de profits : spécialisations, hiérarchisations et classes d'emplois, le travail concourt à produire de la richesse pas seulement pour soi, mais pour la collectivité, sans oublier çà et là, les minorités qui soutirent une valeur... (En passant, la domination masculine s'est aussi taillée une large place et continue de l'être, en dépit des représentations des deux genres sur le marché). Or, cette valeur ajoutée ne se mesure pas qu'en espèces sonnantes pour les hyper-nantis, elle se vérifie dans la représentation même du travail, et ce, même si, notamment via l'automatisation, le capital se passe de cette force ; plus qu'une source de revenus, et peut-être comme une douce revanche sur la dépossession, le travail doit aussi permettre aux individus de s'accomplir. Avant de «s'en libérer», par la formation, la consommation ou le retrait... volontaire. Personne ne regimbera. Mais se distingue d'emblée une tension, voire un clivage, entre d'une part l'autonomie personnelle et d'autre part, l'accomplissement par le travail.

Car curieusement, c'est dans les revendications de la morale sociale du respect de l'autonomie individuelle et dans la réclamation à la reconnaissance de sa valeur et de sa performance que les organisations se taillent leur part idéelle dans la tête des employés. Ainsi, pour vivre, il faut produire de la société et les milieux de travail en seraient LE lieu. En cela, il importe à la fois de gratifier l'individu, de faire tenir ensemble les travailleurs et qui plus est, les faire tenir à ce qui les réunit, l'employeur. Les rituels de congratulations réciproques viennent alors sceller la fusion entre l'idéal individuel et celui de l'organisation . Et on l'a deviné, les tableaux d'honneur en font partie.

Regard sur l'invisible du travail, l'exclusion

Néanmoins, derrière, se trouve un prix caché. On nuancera : pas totalement, mais justement, il faudra acquérir le courage politique - puisqu'il s'agit de rapports de pouvoir - de d'abord essayer de discerner. Si le tableau d'honneur prend tant d'importance, c'est que des choses doivent non seulement rester tapies dans l'ombre - et c'est tant mieux, comme condition de survie de tout groupe, minimalement - mais doivent délibérément être ignorées et pire, être déniées. Non seulement alors gomme-t-on leur existence, mais bien sûr, le fait même qu'on les gomme. Forcément, on pense à l'exclusion. Et une exclusion, qui dans cette section, ne concerne pas a priori les mises à pied ou les mises à la retraite, tout en leur attribuant en amont une coloration inquiète. Avec Foucault , suivons la trace de trois procédures de rejet non seulement inhérentes aux tableaux d'honneur, mais de toute logique qui, trop souvent, fait équivaloir la pertinence sociale à la visibilité...

La première tient en l'interdit. On n'a pas le droit de tout dire, soit, mais il arrive que l'on ne puisse «rien dire» : rien des petits arrangements, obligeant à de douloureuses contorsions éthiques, si bien que l'impunité peut s'ériger en système ; rien d'une compétition, laquelle, d'émulation de bon aloi, de coude à coude où les forces des uns compensent les faiblesses des autres, est passée dans la «néo-férocité», aux «coups de Jarnac» (par exemple, profitant de l'absence d'un des membres de «l'équipe»), puis aux vols, intellectuels ou autres ; rien non plus d'une inertie qui peut paraître paradoxale, par exemple, dans la série d'embûches, rhétoriques ou administratives, à l'endroit des initiatives de la base. Le projet est ainsi bloqué par l'esprit de sérieux du fonctionnariat, beaucoup plus précautionneux des prérogatives des uns et des autres (des uns plus que des autres) que de ce qui émane de son discours participatif.

Quand les organisations fonctionnent plus au tabou qu'au respect de ce qui les institue - ce pour quoi elles existent au sein de la culture, pour l'élever - certes laborieux, lequel dépasse le consensus mou, elles deviennent mortifères. Le non-dit suinte, le désagréable est épinglé comme «négatif».

Une seconde procédure arrive en renfort, le «partage» de la parole : rares sont les organisations qui n'ont pas instauré un service de soutien aux employés, particulièrement à l'endroit des métiers consacrés à l'aide. Dans cette mise en vedette non pas des ressources humaines, mais de leur «gestion», ce qui se dit dans ces officines ressort mâchouillé en «stratégies d'adaptation au stress» et non pas en clameur de révolte ou en plan de changement structurel. Ce type d'énonciation aboutissant à la recherche de qualité de la vie a l'avantage combiné de tenir au dessus du flot de la détresse et de mettre en forme psycho-corporelle, par exemple dans les activités de midi-santé. C'est néanmoins ainsi que l'injonction d'adaptation au milieu ou de délestage de perfectionnisme, jointe au haussement d'épaules de «c'est partout pareil», enfoncerait dans la solitude. Et auquel cas, on priverait paradoxalement l'individu de sa capacité critique alors balbutiante, privation qui, à son tour, n'est pas sans susciter la honte, ce sentiment chouchou de l'idéal blessé. Honte du ressentiment, du sentiment d'inadéquation, bref, paradoxalement honte de ce que la singularité par ailleurs tant vantée fait percevoir. Il se peut bien que la sédimentation de ces paroles inaudibles agisse en double effet : d'abord érosion de l'entraide des pairs, puis enfermement dans du toujours plus au boulot. L'écart se creuse entre les attentes, de la part de l'employé, une forme de reconnaissance qui n'est pas que fichée dans une gloire momentanée, de la part du lieu de travail, une conformité au roulement-refoulement. Si d'aventure une tâche est mal effectuée, si un malentendu persiste, la fragilité est estampillée, et la brèche se creuse. On comprend dès lors que de fil en aiguille, l'employé veuille esquiver ce type de rapport de pouvoir, par exemple, en n'avouant pas une dépression, car «dans l'ordre de la maladie mentale, le symptôme ne se vérifie pas, il marque.» . Et ce n’est justement pas cette marque-là qu'on veut laisser. On sait bien qu'on ne pourra pas aspirer à aucun tableau d'honneur.

Se révèle alors une troisième procédure, la volonté de vérité. De ce qui peut en tenir lieu, faut-il ajouter. Car joue ici la formulation de la vérité qui prétend recouvrir tout l'espace du sens. Apparaît le marché, véritable deus ex machina, donné comme un nouveau fatum : la voie d'accès en est la compétitivité, bouleversant la structure même du travail, au nom de la rationalisation des effectifs. Une de ses conséquences en est la précarité et l'instabilité de l'emploi, pour ne pas parler de sa raréfaction. S'immisce ici le rapport au temps, coincé dans l'incertitude, les associations éphémères, la quête du «bon coup». Or, il se trouve que cette centration sur le court-terme obnubile le sens de la responsabilité du futur, néanmoins présent dans l'économie sociale et solidaire (réinsertion sociale des personnes en difficulté), durable (centrée sur des modes de consommation et de production respectueux des ressources naturelles), citoyenne (production positive, changement d'échelle). Mais de cette vérité «alternative», on se coupe. Comme l'est la force de travail de ses produits, comme l'est la créativité opératoire, de l'intelligence symbolique, et forcément, comme l'est le temps digitalisé, du passé et du projet.

Aussi, la vérité univoque du marché porte-t-elle son corollaire qui se distille dans l'image de soi des travailleurs : le rendement, comme jauge d'estime de soi, a ainsi graduellement fait placer la carte professionnelle au dessus des autres repères identitaires : intérêts globaux, implications communautaires, vie de loisir, vie de famille et amoureuse. Or, en parallèle, il arrive que ces autres systèmes de sens viennent à s'effriter. Que ce soit le cas au gré des aléa de l'existence ou en aboutissement d'un surinvestissement au travail (tous ces proches qui n'en peuvent plus d'être le déversoir des tensions, exaspérations, conflits, obsessions), le résultat est le même : l'individu tend à être monocentré. Sa volonté de vérité s'agrippe au travail. Ce dernier tient lieu à la fois de représentation du monde et de monde. Cela dit, qu'il s'agisse d'individu ou d'univers de référence, quand la représentation tient lieu de réel, la violence n'est jamais loin. Car ce qui est mono, même à l'origine constructeur de l'identité, devient étau. L'histoire à construire étouffe.

Au bilan, borné par un interdit qui plane sur la parole et sur la quête de vérité, le travail ratatine l'individu tout en le magnifiant. Surtout, il l'exclurait du désir, du désir de vivre. Et de penser. Il arrive qu'il s'en rende compte.

Quelle agressivité?

«L'universalisme anonyme de la ville, de la culture, du travail ou du savoir développe l'impossibilité de se situer comme différent et de réintroduire l'altérité, donc le conflit, dans le langage. Une agressivité s'y diffuse par en dessous, mais sans modifier la loi publique, ou sans trouver d'autre issue que l'inconscient, la fiction littéraire ou les vacances.» ... Ou?

Comme l'éviction, du quart-monde ou de ceux qui s'estiment protégés par les conventions, la fuite associée au si merveilleux monde du travail prend des visages multiples. Le harcèlement en est un, déformé (entre autres!) de l'anxiété de ne pas être assez. La ruse aussi, les côtiers gaspésiens semblent l'oublier , même si de mémoire d'homme, ils n'ont jamais rechigné devant la pénibilité du travail.

Quelques privilégiés peuvent avoir droit de regard sur l'usage de leurs compétences et leur amélioration. Ils savent comment le travail structure le temps. À eux de nous aider à panser-penser.

En guise de conclusion

Images 3 : Christine a fait laminer son diplôme…

Christine, agente de relation humaine, a fait laminer son diplôme- comme elle dit - de l'employée de l'année. Le jour où elle l'accrochait, on a retrouvé son collègue - celui qui avait gagné il y a deux ans - terrassé par une overdose. Elle ignorait que ce sacré farceur s'adonnait à ce genre de paradis qui l'a perdu. Elle n'avait pas cru pertinent de relever sa caricature si brillante de «je fais du temps» au boulot, dans la salle de café, il n'y a pas si longtemps... Elle qui sait si bien s'occuper des gens mais moins entrer en relation, en dépit de son titre, enlève ses talons hauts, se balance sur son siège ergonomique. Elle mesure l'ampleur pathologique de l'entreprise, sa quincaillerie de récupération et de nivellement de l'angoisse. Elle pense à la volonté de plaisir et se rappelle, oui : la volonté renvoie à quelque chose qui est (presque) mort et qui demande à être réanimé. Qu'on veut suivre, sans le savoir. Un projet, une âme, un amour, un sens. Un lien, une mise en liens. Elle décide de décider. Non, elle ne se suicidera pas, elle inventera un autre tableau : celui de la dignité en actes, et en liens, coûte que coûte. Elle voit déjà le sourire d'un tel, d'une telle. À suivre.



NOTES

  1. Sontag, Susan, Moi, etcetera, Nouvelles, Paris, Seuil, 1983, p. 61
  2. L'expression ne manque pas de charme, et par association libre : comme dans les choux, c'est entre ses feuilles qu'on y naît, socialement...
  3. On pourrait évidemment développer cette puissance des rituels encadrant le travail, lesquels, sous l'impulsion des chamanes dans d'autres cultures, scandaient le tempo, écartaient les dangers et appelaient l'abondance ; de nos jours, pourraient-ils prévenir le suicide? Ce qui est dans cet article postulé, c'est que tout rituel, pour être «de santé», doit tenir dans une cohérence. Quand il n'est que de façade, il creuse la détresse.
  4. Foucault, Michel, L'ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, 82 p.
  5. Foucault, Michel, Dits et écrits I, 1954-1975, Paris, Gallimard, Quarto, 2001, p.1286. Soulignés de l'auteur.
    de Certeau, Michel, La culture au pluriel, (1974), Paris, Seuil, 1993, p. 78 Soulignés de LDA
  6. Le suicide en régions = C'est infiniment plus complexe et je m'en excuse auprès de mes amis et voisins pêcheurs; mais on pourrait projeter La grande séduction sur le Rocher Percé, pour une des fois que le cinéma ne nous «enfirouappe» pas seulement dans les délires de son imaginateur...

Autres références

Desbureaux, Martine, Gaitey, Jean, Menuisier en Bourgogne, Paris, Payot, 1994.

Girardin, Pierre, L'automatisation de la société: danger?, Montréal, Éditions Agence d'ARC, 1990.

Hirigoyen, Marie-France, Le Harcèlement au travail.

Poirier, Jean, et al., Histoire des mœurs, 6 vol., Folio Histoire, 1991.

Thomas, Louis-Vincent, Mort et pouvoir, Paris Payot, 1978, réédité en 2000.

Vézina, Michel, et al., Pour donner un sens au travail, Québec, Gaëtan Morin, 1992.

Journal Le Monde Diplomatique, 2001, 2002, 2003, 2004.

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54  9 août 2004 
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 (Rév. 10/9/2005