La revue le Vis-à-vie, vol. 14 nº 1, 2004
UN PROGRAMME DE PRÉVENTION DU SUICIDE POUR UNE POPULATION POLICIÈRE
Par Normand Martin, Ph.D. Psychologue
Programme d’aide aux policiers et policières
Service de police de la Ville de Montréal
En Amérique du Nord tout comme en Europe les pertes de vie dues au suicide chez les policiers ne peuvent être prises à la légère. Le milieu policier, comme le souligne Violanti (1996), en est un à risque. Au Québec, plus près de nous, les résultats de l’étude de Charbonneau (2000) effectuée auprès des corps policiers québécois sont révélateurs en ce qui a trait à la problématique du suicide dans cette communauté. En effet, Charbonneau y fait ressortir qu’entre la période de 1986 et 1992, dix-neuf (19) policiers actifs se sont suicidés, alors que, durant la même période on dénombre 12 policiers morts en devoir. Ce triste constat met en évidence que plus de policiers décèdent par suicide qu’en devoir, indiquant ainsi que le danger est parfois plus grand à l’intérieur de la veste pare-balle qu’à l’extérieur. De ce fait, il importe de ne pas banaliser le suicide chez les policiers.
Reconnaissant l’importance de soutenir son personnel et s’engageant résolument dans la voie de la prévention des décès par suicide, le Service de police de la Ville de la Montréal (SPVM) anciennement appelé la Communauté urbaine de Montréal a développé de concert ave la Fraternité des policiers et policières l’un des premiers programme de prévention au Canada en matière de prévention du suicide en milieu policier. Désigné sous l’acronyme P.A.R.I.S., pour Prévention par l’Action du Risque et de l’Intention Suicidaire, ce programme est le fruit d’une réflexion amorcée par l’équipe de psychologues du Programme d’aide aux policiers et policières, sous la responsabilité du Dr. Normand Martin, Ph. D.
Historique de l’implantation du programme de prévention au SPVM
Au tournant des années 90, le Service de police de la Ville de Montréal a mis sur pied un programme de consultation professionnel à la disposition de son personnel policier. Ce programme d’aide aux policiers et policières appelé P.A.P.P. offrait l’accès à des consultations psychologiques dans un cadre de confidentialité et d’anonymat à l’ensemble de l’effectif policier qui compte plus de 4000 membres. Avec l’instauration de ce programme d’aide professionnel pour le personnel policier, le taux de suicide au SPVM a diminué de plus de 50%.
Bien que ces résultats soient encourageants, il importait de continuer d’agir, car il s’agit avant tout d’une préoccupation bien plus humaine que statistique : chaque fois qu’un suicide survient l’ensemble de l’organisation est grandement touché. Chacune des pertes a été l’occasion de questionner les moyens à prendre pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise.
L’implantation d’un programme de prévention du suicide dans une organisation policière représentait une alternative à ces préoccupations. Néanmoins, pour avoir une réelle action de sensibilisation et de prévention du suicide, le programme devait avoir l’envergure nécessaire et être suffisamment bien adapté à la culture policière.
En 1997, le SPVM s’est engagé dans cette voie.
L’objectif premier du programme P.A.R.I.S. : mobiliser la communauté
Un des premiers objectifs du programme est la mobilisation de l’ensemble du personnel policier dans le but de prévenir les décès par suicide. Ultimement, il s’agit de tisser plus serré les mailles du filet de sécurité en rejoignant personnellement tous les membres du Service, afin que chacun se sente plus outillé pour intervenir auprès de collègue en difficulté.
La prémisse de base du programme P.A.R.I.S. est que peu importe le grade, l’âge ou la fonction, chaque policier et policière du Service peut contribuer à la prévention du suicide en osant aborder la question directement et avec ouverture d’esprit.
Le programme P.A.R.I.S. vise trois grandes cibles
· Sensibiliser et informer la communauté policière afin de s’assurer que chacun de ses membres soit concerné par la problématique du suicide et soit sensibilisé aux mythes qui l’entourent;
· Développer de nouveaux réflexes auprès du personnel en vue de les aider à reconnaître les signes précurseurs d’un risque suicidaire et de favoriser le dépistage précoce du policier ou de la policière en difficulté pour permettre l’intervention et la référence aux ressources appropriées;
· Innover au plan organisationnel en vue de maintenir, d’améliorer ou de mettre en place de nouveaux services liés à la gestion de l’employé(e) en difficulté et à la prévention du suicide.
Des activités de sensibilisation, de formation et de support
Le programme comporte quatre principaux volets d’activité dont la réalisation est tributaire de la solidarité entre les policiers et policières. Ces volets intègrent des stratégies complémentaires de sensibilisation, de formation et de soutien aux policiers et policières. Les quatre volets d’activités de prévention sont :
1. la campagne de promotion du programme
2. la Tournée des unités
3. la formation des gestionnaires et des délégués syndicaux
4. le programme Policier-ressource
La campagne de promotion du programme de prévention
Pour qu’un programme de prévention du suicide puisse s’implanter efficacement dans une organisation, il importe qu’il obtienne le soutien de la haute direction. C’est dans ce but que le programme P.A.R.I.S a été lancé lors d’une cérémonie réunissant une centaine d’invités comprenant tant les représentants de l’état major du Service de police que les représentants syndicaux.
L’objectif de ce lancement est d’officialiser les activités de prévention du programme en leur donnant une visibilité étendue sur les lieux de travail. Le plan de communication stratégique dans le cadre de ce programme, qui a été orchestré conjointement par les conseillers en communication du Service et de la Fraternité, inclut la distribution d’affiches et de dépliants d’information, la publication d’articles dans les journaux internes ainsi que la création d’une page Web.
Le thème de la campagne de promotion du programme de prévention est «Ensemble pour la vie». Ce thème symbolise un appel collectif à la vie et rappelle que les policiers et policières forment ensemble une grande communauté. L’affiche arbore le thème de la campagne ainsi que plus de 700 signatures de prénoms de policiers et policières recueillis au sein des unités de travail. Ces signatures symbolisent l’engagement humain et personnel des membres du Service à agir dans une optique de prévention. Pour la campagne de promotion près de 5 000 dépliants ont été distribués et 250 affiches ont été transmises dans les unités de travail du Service de police de la Ville de Montréal.
1. La Tournée des unités
La Tournée des unités occupe une place de premier plan au niveau des activités de sensibilisation à la prévention du suicide. Cette tournée consiste à rencontrer les 4 150 policiers et policières du Service dans leur unité de travail respective. Ces rencontres de groupes sont animées par un psychologue d’expérience et durent 90 minutes. Elles se déroulent sous la forme d’atelier d’échange et de discussions entre les policiers et les psychologues.
Les thèmes abordés sont principalement liés à la sensibilisation et la démystification de la problématique du suicide en milieu policier. Le contenu est transmis de façon flexible et adapté selon les besoins de chaque groupe de travail. Pour l’animation des rencontres, un guide de l’animateur a été élaboré afin de s’assurer que les participants s’expriment sur les thèmes importants ciblés par le programme de prévention du suicide.
L’impact visé par cette activité de sensibilisation est de favoriser une meilleure compréhension du phénomène du suicide en milieu policier et de développer un sentiment de compétence d’équipe à intervenir auprès d’un collègue en difficulté. Elle vise également à instaurer chez les policiers une ouverture favorable à demander de l’aide à des professionnels en cas de période difficile.
Entamée en 1997, cette activité s’est échelonnée sur une période de quatre ans au cours de laquelle toutes les unités de travail du Service ont été visitées. Nous avons voulu par cette activité de sensibilisation établir un consensus collectif au niveau de l’intervention auprès des policiers et policières en difficulté et changer des mentalités au niveau de la prévention du suicide.
Les commentaires des policiers et policières ayant participé à la Tournée des unités et recueillis à l’aide d’un questionnaire sont très favorables à ce type d’activité. Lors de cette rencontre de sensibilisation, les policiers et policières apprécient le climat intime et respectueux de l’interaction entre les membres de l’équipe et le psychologue. Ils considèrent que cet échange les sensibilise à la problématique du suicide et favorise une ouverture d’esprit. Ils mentionnent également apprécier le soutien du Service, de la Fraternité et du Programme d’aide. Dans l’ensemble, ils soulignent être plus sensibilisés à demander de l’aide pour eux-mêmes et être mieux outillés pour offrir de l’aide à un collègue en difficulté.
2. La formation des gestionnaires et des représentants syndicaux
La prévention du suicide passe par une formation de tous les intervenants hiérarchiques et syndicaux. Ce volet du programme consiste à former tous les commandants, tous les superviseurs d’enquêtes et de gendarmerie ainsi que tous les délégués et moniteurs syndicaux à déceler les signes de détresse et à intervenir de façon préventive auprès des policiers et policières en difficulté.
Les objectifs poursuivis par ce processus de formation sont :
· D’établir un partenariat avec les intervenants hiérarchiques et syndicaux afin que chacun d’entre eux puisse être un agent de promotion du programme P.A.R.I.S.;
· De bien informer ces intervenants des différents réseaux de soutien, tant professionnel qu’administratif, sur lesquels ils peuvent compter pour les appuyer dans leurs démarches auprès d’un employé en difficulté;
· D’établir un partenariat, entre les intervenants hiérarchiques et syndicaux, auprès des policiers et policières en détresse afin d’assurer une complémentarité des rôles et une gestion concertée et intégrée des policiers et policières en difficulté.
Aux fins de cette formation sur la prévention du suicide et l’intervention auprès des employés présentant un risque, le Service a produit un document vidéo intitulé «L’intervention préventive dans la gestion de l’employé en difficulté». Spécifiquement adaptée au contexte policier, cette vidéo présente l’intervention d’un superviseur auprès d’un policier en détresse et illustre les différentes étapes de l’intervention préventive préconisée soit :
· L’identification des intentions suicidaires par l’officier;
· Les attitudes du superviseur dans de telles circonstances;
· La référence aux professionnels du Programme d’aide;
· Le retrait de l’arme de service;
· L’établissement d’un réseau de soutien.
La formation inclut principalement une série d’exercices de réflexion sur la prévention du suicide, le visionnement et l’analyse de la vidéo de formation ainsi que des jeux de rôle. Ces derniers permettent à chacun des participants de mettre en application et d’intégrer les attitudes privilégiées dans l’intervention préventive.
Suite à cette formation, les superviseurs rapportent subjectivement avoir amélioré leurs habiletés d’intervention, avoir une compréhension accrue du processus suicidaire et mieux situer leur rôle auprès d’un policier ou d’une policière en difficulté. Ils se sentent globalement plus à l’aise à soutenir un policier en difficulté même s’ils ont de la difficulté à poser directement les questions sur le suicide. Ils se disent plus en mesure de procéder au retrait de l’arme si requis, d’informer la famille de l’employé de leurs inquiétudes et sont plus confiants de parvenir à motiver le policier en détresse à recourir à de l’aide professionnelle.
3. Le programme Policier-ressource
Dans tous les corps policiers, il y a toujours eu et il y aura toujours des policiers ressources, c’est-à-dire des policiers, qui par compassion, aident et appuient leurs collègues. C’est précisément sur cette solidarité que l’ensemble du programme P.A.R.I.S. est conçu. En misant sur cet atout inhérent à la culture policière, l’approche multi-volets du programme de prévention inclut la mise en place d’un groupe de soutien téléphonique opéré par des policiers-ressources.
Ce nouveau service d’écoute a été développé par un agent du Service en concertation avec l’équipe des psychologues du Programme d’aide. Ce service permet d’offrir une aide ponctuelle d’écoute et de soutien à des policiers en difficulté et constitue une ressource complémentaire aux services professionnels offerts par les psychologues du Programme d’aide.
La particularité du programme Policier-ressource, est que les membres du Service peuvent rejoindre de façon anonyme, par le biais d’une ligne téléphonique, des policiers et policières ayant déjà résolu une problématique de vie particulière. Ainsi, un policier traversant une séparation peut parler avec un policier-ressource ayant déjà vécu la même situation dans le passé.
Des problématiques spécifiques sont ciblées : couple et famille; alcool et dépendance; policiers et policières gai(es); événement majeur en devoir. Cependant les policiers répondent également à toute demande de la part du personnel policier, qu’elle soit reliée au travail ou à la vie personnelle.
Le message véhiculé dans la communauté policière par la présence de ce programme en est un d’espoir puisque les policiers-ressources ont eux-mêmes traversé et résolu des événements ou périodes difficiles dans leur vie. Le programme Policier-ressource permet d’adresser ce message d’espoir et de soutenir les policiers et policières qui vivent une difficulté.
Conclusion
L’expérience de la prévention du suicide chez les policiers et policières du Service de police de la Ville de Montréal s’est avérée très bénéfique jusqu’à présent. Au cours des années qui ont suivi l’implantation du programme de prévention, les suicides de policiers actifs ont cessé. Le Service de police a connu sa période la plus longue sans décès par suicide soit sept années consécutives. Nous pouvons donc affirmer que nous réitérions cette expérience de prévention. Chacun des membres du Service ayant été impliqué à un niveau ou à un autre du programme de prévention a le sentiment d’en avoir retiré des atouts importants lui permettant de contribuer, à son niveau, à l’atteinte de l’objectif de prévention du suicide poursuivi par l’ensemble de la communauté policière au Service de police de la Ville de Montréal.
Le programme P.A.R.I.S. a récemment fait l’objet d’une évaluation objective par le Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE) dirigé par le Dr. Brian Mishara. Une subvention a été accordée à cette fin par le Ministère de la Santé et des Services sociaux du gouvernement du Québec. D’une part, chacune des stratégies d’intervention de prévention a été évaluée. D’autre part, les retombées post-implantation de la mise en place du programme ont également été mesurées. Les principales mesures d’évaluation sont à la fois quantitatives et qualitatives. Les résultats globaux de cette évaluation qui se sont avérés très positifs, sont disponibles au centre de documentation du CRISE de l’Université du Québec à Montréal.
En tant que psychologue clinicien ayant participé à la création du programme de prévention et qui continue son implication dans l’implantation de la deuxième phase du programme P.A.R.I.S. qui est présentement en cours au SPVM, nous pouvons affirmer que les policiers et les policières ont les compétences pour faire face à la problématique du suicide s’ils se sentent appuyés et renforcés dans celles-ci.
Charbonneau, L. (2000). Le suicide chez les policiers du Québec : enjeux méthodologiques et état de la situation, Population, 55, (2) 2000, 367-378.
Mishara, L. B. (2002) Évaluation du programme de prévention du suicide pour les policiers et policières du Service de police de la Ville de Montréal, Ensemble pour la vie. Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie (CRISE). Université du Québec à Montréal
Violanti, J. M. (1996). Police Suicide : an Overview, Police Studies.
Note biographique :
Dr. Normand Martin Ph.D., psychologue est responsable du Programme d’aide aux policiers et policières du Service de police de la Ville de Montréal depuis 14 ans. Son équipe est composée des psychologues Pierre Fortin, M.A., Suzanne Comeau, M.Ps., Isabelle Lajoie M.Ps., Marie-Fance Marcoux, Ph.D., Claude Lagueux, M.Ps. et Denise Champagne, M.Ps. En 2003, Dr. Martin et son équipe se sont mérités le prix d’excellence du Service de police de la Ville de Montréal dans la catégorie équipe « engagement et action prolongée » pour la qualité de leur travail et le caractère novateur des programmes mis de l’avant pour le personnel policier du SPVM.
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