Montréal, le 18 mars 1999
Monsieur Marcel Desjardins
Directeur de l'information
La Presse
Objet : Les Centres de prévention du suicide : un rôle essentiel et complémentaire
Dans son édition du mercredi 17 mars 1999, le quotidien La Presse, sous la signature des journalistes Marie-Claude Girard et Marie-France Léger, citait les propos de Sylvain Paquette, directeur de Carrefour Intervention Suicide de Sherbrooke. Celui-ci recommandait rien de moins que la fermeture pure et simple des centres subventionnés et le transfert des services de prévention aux professionnels des CLSC pour que ceux-ci soient soumis à des mécanismes de contrôle. M. Paquette y affirmait même que les centres de prévention du suicide pouvaient être dangereux pour la population parce qu'ils négligent de tenir compte de la santé mentale dans le traitement des appels d'aide.
D'entrée de jeu, l'Association québécoise de la prévention du suicide (AQS) tient à souligner son profond désaccord avec ces énoncés et se désolidarise complètement des propos de M. Paquette. De plus, l'AQS qui regroupe plus de 300 membres, dont 30 centres de prévention du suicide (CPS), désire rassurer la population quant aux services offerts par ces centres. Nous déplorons également que La Presse n'ait pas fait preuve de plus de rigueur en vérifiant dans le milieu de la la prévention du suicide le bien-fondé des allégations pour le moins tendancieuses de M. Paquette.
M. Paquette fonde ses présomptions sur une enquête maison (sic !) portant sur l'aptitude des CPS à déceler les symptômes de la dépression et à orienter les appelants vers des spécialistes. Or, les CPS n'ont pas la prétention d'être des psychiatres, mais axent leur intervention sur la diminution de l'anxiété et le report d'un passage à l'acte afin de donner une chance à la personne qui appelle de s'ouvrir à d'autres avenues porteuses d'espoir. Ainsi, une fois l'urgence suicidaire diminuée, un plan d'intervention personnalisé est habituellement mis en place, incluant le recours à des ressources du milieu. Or, dans plusieurs cas, les personnes qui font appel aux CPS sont déjà suivies par une ressource institutionnelle. Un récent article (paru dans The American journal of community psychology, 1998) de Brian Mishara, chercheur québécois reconnu internationalement dans le domaine de la la prévention du suicide, donne des indications intéressantes. Dans une étude empirique portant sur 617 appels à deux CPS, Mishara rapporte que plus de 60% des appelants étaient déjà suivis par un professionnel du réseau de la santé pour des problèmes de santé mentale et que plus de la moitié de ces personnes prenaient des médicaments psychotropes. Cela illustre le fait que ces personnes réclament aux CPS des services qui sont, faut-il encore le rappeler, complémentaires à ceux des spécialistes et non pas " à la place de... ", comme le laissait entendre le discours de M. Paquette. Ces services complémentaires sont d'ailleurs dispensés majoritairement par les CPS. De plus, Mishara et Daigle ont démontré que les interventions des CPS produisent une diminution de la dépression, ainsi qu'une stabilisation ou une diminution du niveau d'urgence suicidaire de la clientèle des CPS 1.
Par ailleurs, sans nier la place de la maladie mentale ou de la dépression, il faut aborder une autre réalité troublante : alors que les antidépresseurs n'ont jamais été aussi performants, ni autant prescrits que ces dernières années, le taux de suicide continue à grimper, même chez leurs consommateurs. Les recherches sont formelles : la médication seule ne suffit pas à prévenir le suicide 2. Également, plusieurs recherches ont démontré que l'intervenant le plus souvent consulté dans les semaines qui précèdent un suicide est le médecin de famille. Si on suit la logique de M. Paquette, comme les médecins ne dépistent pas et ne traitent pas toujours la dépression, ils sont donc dangereux et le gouvernement devrait les "fermer". Loin d'appuyer ce discours, l'AQS a toujours soutenu que la formation et le partage des expertises sont des prérequis essentiels à la prévention du suicide au Québec.
Parlant de formation, M. Paquette suggère la fermeture des CPS et, dans un même élan, recommande le transfert des services dans les CLSC, supposant que ces organismes ont un meilleur contrôle de la qualité. Deux points sont importants ici : il recommande le transfert à des organismes dont la plupart des intervenants formés en intervention auprès des personnes suicidaires l'ont été par des formateurs des CPS. Est-il nécessaire de rappeler que le mouvement de la prévention du suicide a été initié par les CPS qui, bon an, mal an, avec des ressources souvent très anémiques, offrent des services à plus de 150,000 Québécois et Québécoises ? Ces activités concernent l'intervention clinique (téléphonique, en face à face, de groupes), l'intervention auprès des familles, des communautés et des milieux touchés par le suicide ou la tentative de suicide. Depuis plus de vingt ans, les CPS portent la prévention du suicide au Québec, souvent à bout de bras, et sans grandes ressources. Pour l'AQS et ses membres, le mot d'ordre est, a été et restera : concertation avec tous les intervenants. Surtout que maintenant bon nombre de partenaires se joignent au mouvement.
Alors, quand M. Paquette suggère la fermeture des CPS, il fait fi du rôle essentiel que les CPS ont joué au Québec en formant les intervenants du milieu institutionnel (CLSC, CH, CJ et autres), du milieu communautaire (groupes de femmes, maisons de jeunes, etc.), du milieu scolaire, du milieu carcéral, bref, pratiquement partout au Québec. Et affirmer que ces centres ne sont soumis à aucun contrôle relève de la pure fantaisie, car chacun d'eux a des normes de fonctionnement, des outils cliniques et est régi par des règles éthiques. D'ailleurs, depuis plus d'un an, le conseil d'administration de l'AQS travaille, de concert avec les membres, à se doter d'une accréditation dans les services cliniques et au niveau de la formation des intervenants. Toutes ces actions visent à améliorer constamment la qualité des interventions.
Finalement, peut-on passer sous silence ces nombreuses personnes qui, suite à une intervention avec un intervenant d'un CPS, se sont retrouvées à l'urgence et ont reçu des soins qui ont sauvé leur vie ? Peut-on nier aussi cavalièrement ces familles qui ont été soutenues et accompagnées dans leur deuil par des CPS ? Peut-on taire toutes ces portes d'espoir qui ont été ouvertes pour des personnes qui n'en voyaient plus ? Les CPS ne prétendent pas répondre à tous les besoins et détenir seuls la réponse à un problème aussi complexe. Par contre, leurs actions sont essentielles et de nombreuses vies ont été sauvées par leurs actions. Malheureusement, il y a parfois des actions qui nuisent considérablement à la prévention du suicide au Québec ; celle de M. Paquette est de ce type-là.
Sylvaine Raymond
Directrice générale, Association québécoise de la prévention du suicide
c.c. Marie-France Léger, journaliste, LA PRESSE
Claude Masson, éditeur adjoint, LA PRESSE
Gilles Baril, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux
2. À ce sujet, les lecteurs pourront consulter les articles de Keith Hawton, psychiatre, (1998)
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